Quand je sors de la Maison Théâtre vendredi soir, il pleut à torrent. Il fait noir, les rues sont trempées, mon trench prend l’eau rapidement. Un éclair, puis un-deux-trois-quatre-cinq: le coeur de la tempête est à cinq kilomètres du centre-ville. C’est l’orage qu’on attend depuis quelques jours à Montréal. Je rentre à pied, j’ai besoin d’air. La pression barométrique est dans le tapis.
La violence des vents, la pluie et la nuit transforment la ville en sorte de Gotham gothique. C’est le temps rêvé pour aller voir, de toute urgence, la sublime pièce de Manuela Infante au Festival TransAmérique.
À la nuit, les vampires!
La pièce du metteur en scène chilien est incroyable d’intelligence et de subtilité, dans un beau paquet de néo-gothique sud-américain qui rappelle les films d’horreur de Demián Rugna et des nouvelles sordides et poétiques de Mariana Enriquez. Tout de suite, les vampires sont juste assez grotesques pour rappeler les gens « possédés », empoisonnés par les pesticides de ces oeuvres sud-américaines modernes. Ces vampires-là sont épuisés, travailleurs de nuit à mi-temps, rendus morts-vivants par le murmure constant d’un champ d’éoliennes qui ne s’arrêtent jamais de tourner.
Physiquement, c’est incroyablement impressionant. Les « vampires », interprétés par David Gaete et Marcela Salinas avec une énergie presque surnaturelle, se tordent et sursautent, à bout de souffle comme souffrant de dommages neuronaux. Ce sont des créatures pas tout à fait humaines, pas tout à fait mortes. Mais elles ont soif, comme la compagnie « verte » des énergies renouvelables.
Les vampires sont bout de souffle comme des chauve-souris mortes par centaines, tombant du ciel sans signes d’impact à leurs minuscules corps, explosées de l’intérieur par la pression barométrique créée par les champs d’éoliennes.
Manuela Infante dit; « J’aime la créature hybride du vampire, qui revendique un territoire, une terre et un peuple et persiste à transgresser les divisions coloniales avec obstination. »

Entre critique sociale et environnementale, comédie gothique et expérimentation de la voix, du corps et du souffle, Vampyr est une de ces oeuvres très rares qui touchent au génie de l’art du théâtre. Le texte est parfois comme un rapport scientifique, parfois comme une tragédie grecque et parfois comme un cauchemar qui résonne dans les oreilles au réveil.
Au premier rang, les étudiants en écriture dramaturgique hurlaient de rire. À la fin de la pièce, le public se sentait congestionné, avec un peu de mal à respirer, les poumons qui rapetissent sous la pression du « rapport environnemental » qui sert de fil rouge à l’oeuvre.
La pièce sera jouée encore deux fois, le samedi 30 Mai et le dimanche 31 Mai 2026. Il reste quelques places, et on recommande vivement d’aller la voir. Moi, je suivrai avec beaucoup d’attention le travail de Manuela Infante. Et puis, j’écris cet article de nuit, les fenêtres grandes ouvertes. Bizarrement, je ne suis pas fatiguée.
Infos Pratiques
Où? Maison Théâtre, au 245 rue Ontario Est
Quand?
le Samedi 30 Mai à 19h (avec une rencontre après le spectacle)
le Dimanche 32 Mai à 19h