L’affaire a fait la une du New York Times en juin 1901, secouant l’élite financière continentale : la riche veuve Ada Mills Redpath, 59 ans, et son fils Jocelyn Clifford Redpath, 24 ans, gisent mortellement touchés par balle dans le manoir familial du Mille carré doré à Montréal.
Plus d’un siècle plus tard, ce drame survenu au 1065 rue Sherbrooke conserve toute sa puissance d’intrigue. Entre fortune colossale, maladie chronique et silence institutionnel orchestré, le mystère Redpath demeure l’un des cold cases les plus fascinants du patrimoine criminel canadien. Un dossier d’autant plus captivant qu’il est désormais ouvert au public, invité à examiner les pièces brutes pour mener sa propre enquête.
Cet attrait pour l’investigation et l’analyse des scènes de crime trouve d’ailleurs un écho à Montréal, où une nouvelle exposition propose de pousser le décryptage encore plus loin en confrontant les visiteurs à l’examen minutieux d’indices et aux interprétations d’experts qui leur donnent un sens. Les détectives dans l’âme peuvent d’ailleurs déjà sécuriser leur accès à cette scène de crime grandeur nature en profitant du tarif de prévente Early Bird actuellement en vigueur.
Une veuve fortunée et un fils dévoué
À la tête d’un patrimoine évalué à près de 180 000 dollars d’époque (soit environ 5 millions de dollars aujourd’hui) Ada Redpath était une femme qui gérait ses propres actifs depuis son mariage en 1867. Rongée par d’intenses souffrances physiques et une mélancolie tenace, souffrant d’ulcères aux yeux et de névralgies à la mâchoire, elle vivait recluse dans sa chambre, ne quittant presque plus son lit.
Son fils Clifford était décrit par ses proches comme un jeune homme attentionné, lui faisant la lecture et l’accompagnant lors de ses cures dans l’État de New York. En ce mois de juin 1901, plongé dans des révisions intensives, il s’apprêtait d’ailleurs à passer l’examen du barreau. Pourtant, le soir du 13 juin, ce fils modèle et sa mère sont retrouvés baignant dans leur sang.

Une version officielle taillée sur mesure
Aussi rapides que suspectes, les autorités classent l’affaire en moins de 48 heures, sans même que la police ne soit appelée sur les lieux. Le surlendemain du drame, Ada et Clifford Redpath étaient déjà inhumés dans le tombeau familial au cimetière Mont-Royal.
Pour étouffer le scandale, la version officielle portée par le médecin de famille, le Dr Roddick, affirme que Clifford, sous la pression de son examen du barreau prévu quelques jours plus tard, aurait été pris d’une soudaine crise d’épilepsie — un trouble alors étroitement associé à la folie.
Thèses de la presse, alibi médical douteux et registres vierges
Cependant, la presse bouscule rapidement ce récit en avançant une tout autre piste : c’est la mère qui aurait tué son fils. Proie d’un accès de démence causé par ses souffrances, Ada aurait ouvert le feu sur Clifford alors que celui-ci tentait de l’empêcher de mettre fin à ses jours, avant d’abattre l’arme contre elle-même.
Les contradictions s’accumulent aussitôt. Le témoignage clé du Dr Roddick vacille : le médecin de famille affirme avoir examiné les victimes sur les lieux du drame, alors qu’il n’aurait regagné Montréal que le lendemain.
De même, si plusieurs gazettes soutiennent que le jeune homme a été transporté d’urgence à l’Hôpital Royal Victoria avant de succomber, les registres de l’établissement ne gardent strictement aucune trace de son passage.
Plus troublant encore, alors qu’une telle tragédie pointe inévitablement vers un meurtre suivi d’un suicide, le registre officiel des suicides de Montréal en juin 1901 indique un chiffre net : zéro.

L’archive numérique et le défi des quatre experts
Aujourd’hui, ce véritable cold case s’explore en ligne. Sous la direction des professeurs Annmarie Adams et David Theodore, de l’École d’architecture de l’Université McGill, une équipe de chercheurs s’est attelée à reconstituer l’affaire à partir des rares traces historiques ayant survécu.
En passant au peigne fin les fonds du Musée McCord, des Archives de l’Université McGill, de la Bibliothèque et Archives nationales du Québec (BAnQ), de l’Hôpital Royal Victoria et de collections privées, l’équipe a exhumé plusieurs centaines de documents originaux. Integrée au projet des Grands mystères non résolus de l’histoire canadienne, cette archive numérique rassemble photographies, articles de presse, correspondances personnelles, comptes rendus et registres de l’époque.
Pour guider le public, quatre spécialistes ont livré leurs théories : la psychiatre légiste Renée Fugère, l’historien Rod MacLeod, le chercheur Peter McNally et l’héritière Amy Linda Redpath, qui apporte ses archives familiales inédites.
Toutefois, ces conclusions ne sont pas livrées sur un plateau. Afin de préserver la démarche d’investigation, l’accès aux théories des experts reste volontairement restreint : chaque visiteur doit d’abord examiner les preuves , traquer les incohérences et forger son propre verdict avant de pouvoir comparer sa vision à celle des historiens.